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Jean de Loisy. Président du Palais de Tokyo

«Il n’y a pas d’art contemporain, seulement des artistes du présent. À travers le regard des artistes du présent,
je comprends mieux l’art du passé».  JDL

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Jean de Loisy, Prèsident du Palais de Tokyo (Paris), 2012. © Bertrand Guay / AFP, courtesy Palais de Tokyo
 

Maître du désordre
Au Palais de Tokyo, la plus grande institution d’art contemporain en France, Jean de Loisy, qui préside à sa destinée depuis 2011, assume des responsabilités énormes : le Palais est constamment en transformation, il est à réinventer au quotidien, il faut l’adapter aux expositions les plus complexes, aux demandes des artistes comme à celles, souvent très différentes, des politiciens de la culture, répondre à mille sollicitations de tout bord et tenir la barre de cet immense navire qu’il veut dédier aux artistes du présent. Le commissaire éclairé des « Maîtres du Désordre » se pose lui aussi en Maître d’un désordre créatif et d’un art dionysiaque. Et l’on peut dire que Jean de Loisy vit désormais au Palais de Tokyo. Mais il a eu une vie avant le Palais : il a, entre autres, été inspecteur à la Création au Ministère de la Culture, conservateur de la Fondation Cartier et au Centre Georges Pompidou et a notamment organisé, en qualité de commissaire indépendant, « La Beauté » en Avignon, les «Traces du sacré» à Beaubourg, Monumenta 2011 avec Anish Kapoor, le Pavillon israélien à la Biennale de Venise 2011 avec Sigalit Landau et tant d’autres.

La Madonna del Parto
Pour cet homme fasciné par le sacré, l’art religieux s’est construit à partir de nos craintes et de nos espoirs face au mystère de notre destin. Jean de Loisy témoigne de sa grande admiration pour les religions, pour l’extraordinaire effort de philosophie et de compréhension de l’humain dont elles on fait preuve, du corpus qu’elles en ont fait, admirable d’un point de vue philosophique et métaphysique. Il se dit, encore une fois, fasciné par les beautés que les religions ont produites. En Italie, ces beautés sont infiniment riches – mais s’il ne devait en retenir qu’une seule, ce serait sa rencontre, dans la chapelle du cimetière de Monterchi, dans la province, avec la Madone enceinte de Piero della Francesca, à une époque où elle n’était pas encore protégée comme aujourd’hui (n’est-elle pas devenue l’unique pièce d’un musée créé exprès pour elle ?). « À l’époque, elle était là comme un objet de dévotion collective et non comme une œuvre d’art et c’est peut-être l’image la plus énigmatique,, la forme la plus paradoxale des représentations chrétiennes italiennes, et le fait que cette Madone enceinte soit là, dans un cimetière, m’a beaucoup ému : elle évoquait de manière très émotionnelle le grand cycle de la vie et de la mort».

Family Business au Palais de Tokyo (Photo : Jean Picon/SayWho)

Family Business au Palais de Tokyo (Photo : Jean Picon/SayWho)
 

L’irremplaçable parole des artistes
Quand l’art contemporain entre dans sa vie, très tôt en réalité, Jean de Loisy se met alors à apprendre des artistes eux-mêmes. Témoin passionné, il fera d’innombrables visites d’atelier, toujours à l’écoute des paroles d’artistes. «J’ai surtout suivi les paroles des artistes et je suis toujours fasciné par le saut qu’ils me font faire entre les questions que posent les œuvres du passé et celles que pose leur propre travail. … C’est de là, de ces passions croisées pour les arts de toutes les époques et le contemporain, que sont nées les expositions thématiques que j’ai présentées, dans lesquelles j’ai associé les arts venus de mondes souvent ignorés avec les œuvres d’artistes contemporains».

Penone, Anselmo, de Dominicis… puis Cuoghi, Gioni, Lampi!
«Je me suis beaucoup intéressé à l’arte povera, j’ai créé des liens personnels avec Giuseppe Penone, Giovanni Anselmo, j’avais vingt ans, et j’ai montré leur travail à la fin des années 70 déjà… et j’ai fait beaucoup de rencontres avec des artistes italiens, qui m’ont fait voir autrement les œuvres du passé aussi, qui m’ont offert des occasions extraordinaires de rencontrer le patrimoine italien : je n’arrive à voir les œuvres du passé qu’à travers les yeux des artistes, alors tout d’un coup m’apparaissent des choses invisibles autrement. Mais il y a aussi des artistes que je n’ai pas rencontrés, par exemple, je n’ai pas rencontré Gino de Dominicis, un artiste admirable dont j’ai en revanche pu montrer Calamita Cosmica grâce à Laurent Le Bon».
«En Italie aujourd’hui, après les temps obscurs de la Transavanguardia, et pour des raisons à la fois économiques, politiques et culturelles, la scène artistique italienne paraît comme très difficile à appréhender dans son ensemble, un ensemble confus, duquel se dégagent cependant certaines figures qui me fascinent tel l’artiste Roberto Cuoghi ou les commissaires Massimiliano Gioni – dont l’éloge n’est plus à faire – ou Antonia Lampi, qui a créé au Palais une exposition de toute beauté. Ce sont ce type de  rencontres qui construisent ma pensée».

Maurizio Cattelan au Palais de Tokyo, vernissage de l’Etat du Ciel (Photo : Jean Picon/SayWho)

Maurizio Cattelan au Palais de Tokyo, vernissage de l’Etat du Ciel (Photo : Jean Picon/SayWho)
 

Le papier de toilettes de Maurizio Cattelan
Et puis, bien sûr, entre l’Italie et Jean de Loisy, il y a Maurizio Cattelan, dont il a amené en France l’une des premières pièces célèbres de l’artiste, les (Auto-) Portraits Robots, et qu’il reconnaît comme «un observateur actif de la scène de l’art qui, plutôt que de produire des œuvres d’art, invente un dispositif collectif qui lui permet d’exercer l’acidité de son regard sur les réalités de notre temps et de nous proposer, à travers ses extraordinaires collections d’images, des portraits très étranges de ce que l’Occident est aujourd’hui».
Et c’est ainsi qu’à partir de juin 2013, les sept fenêtres du Palais de Tokyo donnant sur l’avenue du Président Wilson sont confiées au magazine Toiletpaper, magazine fondé en 2010 par Maurizio Cattelan et Pierpaolo Ferrari et constitué exclusivement de photographies résultant du processus « digestif » d’une surconsommation visuelle. Toiletpaper explore notre obsession contemporaine pour les images et adopte l’esthétique de la photographie commerciale et de son iconographie pop pseudo-attrayante. Toiletpaper se considère comme un projet démocratique qui fonctionne par diffusion virale. Dans ce contexte et dans cette logique, le Palais de Tokyo offre ses sept fenêtres de la façade monumentale du bâtiment à un arrangement intriguant qui parasite l’espace public de l’avenue du Président Wilson autant qu’il infiltre l’expérience du visiteur au restaurant du Palais.

Family Business
Et en février 2014, le Palais accueillera une nouvelle extension de «Family Business», le projet de Maurizio Cattelan et Massimiliano Gioni, avec Nadja Argyropoulou comme commissaire (Nadja Argyropoulou connaît bien le Palais de Tokyo, où elle fut la commissaire de Hell As…). En effet, la galerie new-yorkaise «Family Business», fondée par Maurizio Cattelan et Massimiliano Gioni, qui a acquis sa renommée, entre autres, grâce à d’excentriques invitations aux vernissages, qui promettaient aux destinataires des sapins de Noël à boire ou des interventions de paillettes en fusion, a fermé en mai dernier, lorsqu’Anna Kustera, la négociante d’art qui louait l’endroit à «Family Business», a décidé de trouver un nouvel emplacement. De Chelsea au Palais de Tokyo!

palais de tokyo

Toilet Paper @Palais de Tokyo, Paris
 

And last but not least, France Culture
Le goût extraordinaire que Jean de Loisy a pour les rencontres, les rencontres d’art et celles avec les artistes, les rencontres aussi entre l’art «classique» et le plus contemporain qui soit, se concrétisent aujourd’hui non seulement au Palais de Tokyo, mais aussi sur les ondes de France Culture, ces ondes qui portent la culture au plus haut. Jean de Loisy anime désormais «Les Regardeurs», le samedi de 14h à 15h, une émission créée à sa mesure. Chaque émission sera consacrée à une œuvre – ou plutôt, osons le mot, à un chef-d’œuvre de l’histoire de l’art, devenu célèbre grâce à l’enthousiasme de ses commentateurs (d’Apollinaire à Breton, les Regardeurs ce sont eux). En invités, pour nous parler de ces « objets-insignes », des spécialistes et un artiste contemporain qui fera le lien entre le passé et la création actuelle, ce lien si cher à Jean de Loisy: un lien qui selon lui ne peut se faire que par le regard – et la parole – des artistes d’aujourd’hui.

intervista di BARBARA POLLA
nata in Svizzera, vent’anni fa apre la galleria Analix Forever. Da sempre ha incentrato la sua attenzione sul lavoro di artisti emergenti. Si ricordano i nomi di Sarah Lucas, Tracey Emin, Martin Creed, Maurizio Cattelan, Vanessa Beecroft, Eva Marisaldi, Stefano Arienti.